J3 : Les inégalités sociales, quel défi posé à l’éducation nouvelle ?

Inégalités face à l’école et la culture scolaire, inégalités sociales et pauvreté qui frappent des milieux de plus en plus importants, persistance des discriminations, inégalité d’accès aux lieux de culture, insuffisante prise en considération des histoires, cultures et parcours de vie des familles et de leurs enfants au sein du « creuset français » actuel… nos écoles, nos équipements de quartiers, nos territoires produisent-ils un modèle dominant de citoyens susceptibles seulement de se conformer sans faire de vagues ? Au nom de quelles conceptions, éthiques, philosophiques, épistémologiques, anthropologiques, l’éducation nouvelle s’engage-t-elle pour une école et une société qui fassent rupture et sachent entendre le défi formulé naguère par Rousseau : « Faites-en vos égaux, afin qu’ils le deviennent » ? Avec Etienne Butzbach, coordinateur CNESCO – Mohammed Ouaddane, militant associatif – Laurence Vallois-Rouet, élue de la ville de Poitiers

L’observatoire de Tour sur les inégalités répertorie quelques actualités pouvant intéresser notre propos : « L’Observatoire des inégalités est un organisme indépendant de toute institution, entreprise privée ou autre organisation. Fondé en 2003, il dresse un état des lieux le plus fidèle possible des inégalités en France, en Europe et dans le monde. Nous donnons des clés pour comprendre la société. Nos informations sont au service du plus grand nombre. » : https://www.inegalites.fr/. 

Etienne Butzbach. L’égalité : Nous ne faisons pas de l’égalité un principe essentiel par compensation. La société des lumières a fait état de l’égalité des êtres humains, qu’on ne pouvait que considérer l’autre comme une paire. « La liberté c’est le droit, l’égalité c’est le fait, la fraternité c’est le devoir. » On ne peut dissocier ces trois termes, puisqu’ils reconnaissent notre humanité. 

La question de la mixité : ce n’est pas un vain mot selon Étienne Butzbach, du fait de l’urgence d’agir, c’est une opportunité pédagogique. Histogramme qui présente le classement des collèges avec la répartition d’enfants défavorisés, un terme à discuter. Dans les collèges privés, on peut voir qu’il y a moins d’écart, et une formidable dispersion dans le public de ces écarts. La longue chaîne de fabrication des inégalités : source Cnesco. cf. dossier : http://www.cnesco.fr/wp-content/uploads/2016/09/160927Dossier_synthese_inegalites.pdf. Il y a aussi un impact de la ségrégation urbaine. 

Qu’est-ce qu’on peut faire face à cela ? L’école publique serait-elle ce creuset républicain qui fait se croiser toutes les strates de la population ? Deux exemples : Toulouse, relocalisations et resectorisations pour le quartier du Mirail. Une politique qui a produit des effets importants, attention sur ce seul indicateur d’inégalité. Et Paris : montée alternée, fusion des deux collèges avec une répartition alternée en fonction des années pour faire s’assembler les deux collèges. 

À quelle condition cela peut-il produire des effets éducatifs ? Comment l’éducation nationale, les équipes éducatives vont-elles faire de cette mixité une opportunité éducative ? Temps de formations pour gérer l’hétérogénéité. La question de l’évaluation était aussi très importante : « Quels points forts et points faibles des élèves qu’on a en fassent de soi, et comment on les accompagne ? » 

 

Mohammed Ouaddane. Formation en anthropologie sociale, échec scolaire des enfants migrants. Situation d’observation dans des classes, cela remonte à 84-85. En fait, j’ai reçu un choc assez violent psychologiquement quand j’ai pu me mettre en section spécialisée, des classes de relégation, à côté, physiquement même. J’ai appris à ce moment-là, la lecture de : la médicalisation de l’échec scolaire m’a bouleversé. Je refuse cette production en amont de l’inégalité. Dire ou supposer une profonde altérité chez ces gamins qui viennent d’ailleurs pose les choses de manière arbitraire. Je me suis outillé de manière théorique, j’en ai fait des dépressions, ce n’est pas évident de se chopper cette violence dans la gueule. J’ai rencontré des gens qui m’ont appris à décortiquer les choses, par le biais de lectures théoriques. Pédagogies particulières, activistes, illumination quand j’ai appris que l’école c’était aussi un appareil d’idéologie d’état, propos de Louis Althusser. Alignement d’appareils qui s’articulent. En plus l’idéologie, selon lui, ce n’est pas quelque chose qui relève du limbique, c’est un rapport imaginaire noue à leurs conditions réelles d’existence. J’ai commencé à comprendre que l’idéologie c’était du béton. On met en acte un rapport au réel avec l’idéologie, on fabrique le réel. Quoi faire de tout ça ? Comment comprendre le réel tel qu’il se construit ? Comment j’allais me battre ? Comment je vais m’engager dans la vie pour me battre contre ces injustices s ? J’ai commencé à m’intéresser aux enfants migrants, à leur surreprésentation dans certaines filières, on construit de l’assignation. Les multiples effets de l’assignation fonctionnent et rendent impossible le fait d’en sortir, je ne suis pas sur Bourdieu, je suis beaucoup plus optimiste. Je pense qu’on peut trouver des failles et déconstruire des catégories d’assignation, en étant pas seul. Les enseignants ne sont pas isolés, ils doivent être formés de manière critique à la réalité. Des passerelles doivent s’établir entre le monde enseignant, non enseignant, militant peut-être pour pouvoir construire des contre-pouvoirs. 

Je suis passé par la CGT, en formant les syndicalistes sur les inégalités au travail. Je me suis dit que je me retrouverais avec de personnes marxistes, de la déconstruction s’était opérée et ils devaient revisiter des fondamentaux, ils se sont laissés bouffé par une propagande des années 80. Mise en place de méthodologie pour objectiver les indicateurs de la construction de. J’ai pu croiser aussi des associations qui s’occupaient des mémoires des migrations, je n’étais pas satisfait au départ, sauvegarde et patrimoine dépolitisaient pour moi l’objet. La prise en charge des questions de politique publique. S’intéresser à l’histoire c’est aussi déconstruire, je suis sortie de cette structure et j’ai pu monter avec d’autres, le réseau mémoire et histoire, pour articuler les migrations, la lutte du travail et les questions urbaines. Cela me permettait de regarder plus globalement la construction du rapport social. Des réseaux naissent dans les années 2000 et appréhendant ce genre de pensée. Il serait intéressant de travailler avec des personnes de l’éducation nouvelle pour se nourrir de démarche afin de déconstruire et reconstruire. 

 

Laurence Vallois-Rouet. En matière d’inégalité à Poitiers nous n’avons rien appris de nouveau, on ne va pas dans le bon sens. Pauvreté plus accrue. Nous n’en sommes pas une ville avec de gros moyens. On essaye de travailler pour améliorer le devenir de nos enfants. On est dans des situations où des quartiers sont en réseau d’éducation prioritaire qui nous permet de mettre des moyens différents. Notre réflexion a été suscitée par des alertes d’enseignants, à propos de la mixité sociale, une forme d’inégalité sur les territoires. On n’arrive pas en fonction du territoire où l’on habite, à l’école de la même manière : regarder comment travailler la carte scolaire. Même en bougeant certaines rues, on n’y arrivait pas. L’hétérogénéité n’est pas simple à inscrire ni dans le temps ni dans les esprits. On a un quartier clivé en deux parties, une partie socialement pauvre et plutôt défavorisée, l’autre moins. L’idée c’était de faire deux groupes scolaires et de mixer ces deux populations. Cela fait trois ans qu’on y travaille. D’un côté une maternelle, de l’autre l’élémentaire. La mixité on doit la forcer, on a fait travailler tous les acteurs éducatifs et il en a été déduit que c’était la meilleure manière. Le creuset de l’inégalité se traduit par les familles dont les enfants sont dans l’école la moins favorisée et où les résultats sont inférieurs. Alors qu’on n’est pas du tout sur le même esprit de l’autre côté. Les Ceméa nous accompagnent, parce que cette école doit s’accompagner d’une pédagogie nouvelle. Et le logement est une autre donnée fondamentale, par le biais de mixité dans les nouveaux blocs. Reproduction dans les cours d’école de ce qu’il se passe au sein du quartier. L’école n’est pas un isolat. 

 

Temps d’échanges : voici ce qui en ressort : 

  •  Système vraiment différent à l’étranger, comme au Québec. 
  • La mixité sociale n’est-ce pas un faux débat ? Plein de gens qui viennent dans l’école peut-être ça permettrait de l’ouvrir sur l’extérieur. 
  • Face à la volonté de trouver des systèmes de mélanger les publics, on ne se parle pas des familles, de l’enseignement privé provoque des ségrégations sociales. Qu’est-ce que c’est aussi la réussite scolaire ? Les codes de l’école font qu’aujourd’hui l’inégalité scolaire est le produit d’inégalité sociale. 
  • Mixité : un point de départ, les inégalités se retrouvent au sein de la classe, quelle pédagogie mettre en place au sein de la classe. Comment lutter concrètement au sein de la classe par le biais des contenus qui parfois accentuent les inégalités, et évidemment la pédagogie, et expliciter au maximum et rentrer dans des pédagogies actives ? La mixité évidement, mais c’est à partir de là que le travail commence. 
  • Je suis aussi élue, et ce qui m’a choqué c’est la violence des propos de l’inspection académique vis-à-vis des familles. Les enfants déplacés ont vécu aussi de la violence. Dénigrement de l’institution. Veiller à rencontrer les familles et à ce qu’elles rencontrent comme problème. 
  • Mélanger les enfants c’est un premier pas, mais pour créer de la mixité à l’intérieur, il faut créer de la mixité à l’extérieur et cela touche pleinement aux politiques de la ville. 
  • Il est nécessaire d’avoir une politique de logement ambitieuse permettant cette mixité dès l’installation. 
  • On a une crainte de ces grosses structures, est-ce que ce n’est pas une volonté de créer des grosses écoles pour limiter les coûts ? 
  • Nos élites prônent le vivre ensemble, mais ils le fuient quand il s’agit de le faire. 
  • Sortir du quartier c’est aussi difficile, mais parce que dans le quartier on s’y sent bien. 
  • On parle aussi très peu des zones rurales. 
  • Le bien fondé de la mixité dès le départ ? Avant d’avoir des enfants riches et pauvres dans une classe, ne faut-il pas qu’ils aient déjà tout un toit, de l’alimentation, tous au même niveau ? 
  • Les choix de la société ? La pauvre école ? Comment l’école transforme des inégalités sociales en inégalité scolaire ? Responsabilité de l’école ? Pourquoi l’école a si peu changé ? 
  • Les enfants défavorisés ne sont pas défavorisés intellectuellement. Comment on accueille la culture et les langues ? Créer des espaces multilingues, c’est par idéologie et accident qu’on est monolingue. 

 

Propos recueillis par Chloé CNL

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