J2 : La création, à l’école et ailleurs, une urgence pour l’émancipation ?

Mardi 29 octobre

Les pratiques de création partagée, qu’elles concernent l’école, les centres sociaux, la culture, etc. sont un levier essentiel pour la (re)conquête de l’estime de soi et les solidarités. Ce sont « des produits de haute nécessité » (E. Glissant) ». Pourquoi ? Et comment, de ce fait, mieux former les professionnels à les mettre en œuvre mais plus encore à les légitimer face aux régressions sociétales actuelles (« peur de l’autre », « retour à la culture racine unique », retour à l’ancien).

Témoignage de mon vécu de l’atelier

Des mouvements aussi diversifiés que GFEN, FESPI, CRAP, ICEM, et encore tous ceux que je n’ai pas eu le temps d’inscrire ici, des instituteurs, des enseignants, une comédienne, des formateurs, et de multiples militants, provenant du Canada, de Bruxelles, de Grèce, d’Algérie, et de France, se sont réunis pour vivre un dispositif qui va nous mettre en débat autour de la création et de l’émancipation.

Une fresque glisse sur le sol, un tableau velleda s’illustre en mots, utilisant notre spatialité (j’ai encore tout frais en moi les mots de Michel Lussault), des papiers sur des bureaux défraîchis pour éviter à ceux qui le souhaitent de se baisser, et c’est parti pour un brainstorming.

Puis, les animateurs du temps partagent avec nous leur vécu, par le biais de questions-réponses. « La question de la création tu l’as rencontré quand dans ta vie ? »

« Peut-être au moment où je suis née, c’est pour moi une question très vaste, peut-être pour restreindre le champ, je pense que je l’ai rencontré à deux moments dans ma vie, quand j’ai voulu écrire, peut-être à 10 ans, quand j’ai compris le processus de quoi il était question quand j’ai vécu mes premiers ateliers écritures. Je me suis dit que ce n’était pas si spontané. On m’a mis l’écriture en travail, parce que j’ai commencé à réfléchir sur ce que j’étais en train de faire, les mécanismes qui me faisaient créer. Ce qui met l’individu en création, pour moi, il y a une prise de conscience, de ce qu’il se passe en soi et comment ça fonctionne. C’est devenu une question pédagogique, un ressort pédagogique formidable, par cette prise de conscience. C’est là que j’ai rencontré des gens au GFEN avec qui je réfléchis à cette question de comment mettre les gens en création. »

« En lien avec la formation pour adultes, et d’ateliers de création proposés dans ce cadre-là, j’avais envie de partager mon passage dans les ateliers d’écriture, et ils ont commencé du côté d’Avignon. J’étais un enfant qui vivait très mal les cours de français, du fait d’une double culture. J’ai découvert qu’on pouvait regarder différemment les choses, par le biais des mouvements d’éducation populaire. Il y a plein d’outils pour mettre les personnes en travail. Un certain optimiste sur le lien avec la création, on peut prendre en main son parcours de création. Le monde a tourné au vinaigre dans les années 2000, je me trouvais du côté de Marseille, je me suis intéressé à l’Histoire, et je suis passé à des questions qui ne sont pas seulement scolaires, et qui concernent le passé des personnes. Je m’interroge beaucoup sur comment à travers la question de l’écriture, on peut retravailler son histoire, comme les personnes invisibilités, qui pensent que leur histoire n’intéresse personne, comme dans les centres sociaux. Peuvent réécrire les subjectivités. »

« Pour moi, l’envie de créer s’est compliquée, mais par contre se rendre compte de cet élan que peuvent nous donner les pratiques de création, la force de l’engagement que ça nous donne, m’a profondément touchée. Mes premiers ateliers m’ont fasciné, je me suis découvert des possibles, j’ai vu mon texte avancer en cherchant, je me suis vue avancer. Voir que ce texte était le résultat d’une recherche, c’est quelque chose pour moi de très très précieux. Écrire c’est se mettre dans un travail où on est tout le temps en recherche. C’est fragilisant, c’est aussi une ouverture. Mettre la langue au travail ce n’est pas si facile, on a le droit d’être révolté, en rebellions, d’être fâché et tous ces éléments nous permettent d’exister en tant que sujet qui écrit, pas pour faire de la belle littérature. Ce n’est pas à nous d’être conformes. Cette force que ça me donne m’est essentielle. Quand j’ai vu le moteur que c’était avec des publics fragilisés, je me suis dit que c’était magnifique. Et qu’il surgissait de ces ateliers des choses qu’on attendait pas. Des prises de conscience, la création c’est un levier pour la pensée. Toute la dimension collective aussi : l’autre aussi est moteur et fait qu’on va plus loin. Je me suis dit que la création c’était essentiel. »

« Pour moi, pédagogiquement c’est devenu une nécessité quand je suis devenu instit », je me suis dit faut absolument que je fasse vivre autre chose que l’accord du participe passé, en me demandant : qu’est-ce qu’il me reste de souvenirs d’élève, qu’est-ce qu’il me reste des années après ? Chaque année s’il se passe rien, on s’ennuie, je veux absolument qu’il se passe quelque chose. La danse contemporaine m’animait, je faisais des projets qui nécessitaient des moyens financiers, et je me suis rendu compte qu’au niveau de la danse, avec pas grand-chose on pouvait créer, faire créer, et que chaque enfant pouvait à sa dimension créer. Il suffisait de pas grand-chose pour que ça devienne un projet d’élève, de classe, voire même un projet d’école. »

Ces témoignages, les mots qui se sont inscrits sur notre frise font émerger ces questionnements :

– Suffit-il d’écrire pour s’émanciper ?

  • Faut-il être libre pour écrire ?
  • La création permet-elle de se dépasser ?
  • Écrire pour soi, écrire pour d’autres, écrire avec d’autres, écrire avec soi ? Et si j’enlève écrire, et que j’inscris créer ?
  • Est-ce que la création ne peut-être qu’individuelle ?
  • Faut-il réfléchir pour créer ? Ou créer pour réfléchir ?
  • La place de la contrainte dans la création ?
  • Faut-il faire absolument de l’art pour créer ?
  • Peut-on créer dans toutes les disciplines ?
  • Est-ce que créer c’est vraiment s’autoriser ?
  • Quelles sont les conditions premières de la création ?

 

Retransmission de la pensée collective créée lors des 15 minutes de débats qui ont suivi, dans des petits groupes de 4/5 personnes :

Quelles sont les conditions premières de la création ? Expérience de textes libre dans les classes Freinet, il y a forcément une contrainte, une consigne, un stimulus, pour aider à la création. Le collectif peut aider l’individu à créer, pour ne pas se sentir tout seul isolé. Même si l’écriture souvent par rapport à d’autres types de création, c’est plus intime. Enrichir les créations individuelles avec un projet collectif, ça peut-être intéressant. Il faut du temps, et une pratique régulière pour la création. La place de l’adulte : il ne peut pas être en dehors, il faut aussi qu’il se mette en danger pour aider à créer. On a parlé de la confiance, la bienveillance du climat dans le groupe de création.

La contrainte et les conditions premières : les craintes, la peur de s’humilier de se tromper, la maîtrise de la langue, d’une trouille pour la création, le risque d’un traumatisme. Déformater comme condition première, pour susciter, faut déverrouiller les étudiants, le lien de confiance, en ayant une posture d’animateur de la création, pour pas qu’il y ait ce mode de l’évaluation. Une notion de durée, avant de créer des ateliers ludiques, des espaces de jeux pour entamer un travail de construction d’estime de soi. Une instance de respect dans le collectif. Écouter le langage, le corps, dans l’activité de création, créer un cadre qui libère.

Quels seraient les moyens de cette créativité au démarrage ? Finalement quand il y a une rencontre, un tiers qu’il soit artiste ou un tiers incarné par un médium, cette fonction tierce permet de dégager cette question : qu’est-ce que l’autre me veut ? Pouvoir laisser advenir quelque chose de plus libre, moteur du surgissement des mots. Ne pas forcément avoir une vision de la forme finale de ce qu’il doit advenir, une contrainte qui libère, un cadre intériorisé. Il faut se poser des questions finalement, quel cadre pédagogique, à quoi on veut aboutir ? Quel est l’objectif final ? Peut-être faut-il se poser la question des conditions premières à chaque virage. On est parti du mot émancipation, c’est vraiment possible de créer sans avoir un minimum de savoir-faire ? Parler tout de suite de liberté et d’autonomie dans la création, ce n’est pas possible. On a parlé de tout, mais sans parler de ce qu’est créé ? Créez oui, mais pourquoi ? Comment ? Du coup, ce qu’on sait finalement c’est qu’on ne sait rien, ou peut-être quand même que créer c’est partager.

On est parti sur la question de l’émancipation, la création, ça dépend des personnes, c’est nécessaire, mais ça ne suffit pas, c’est quoi la limite de la création, peut-être qu’imaginer c’est déjà s’émanciper ? Créer ? C’est quoi pour nous s’émanciper ? Devenir soi, autonomie de la pensée, être acteur-actrice, créer. Avoir un espace, un temps, de la confiance, si on n’a pas ça ce n’est pas possible d’être dans un processus de création. Ce n’est pas spontané. On s’est posé la question du collectif et de l’individu. Certains disaient que la création collective permet peut-être d’entrer dans la création individuelle, d’autres disaient que c’était le contraire, et que la création individuelle était une mise à nue. Finalement peut-être que des allez-retours entre individuel et collectifs pourrait être l’émergence d’une réponse.

Au final, il y a plein de modes de création : aller au musée, imaginer, c’est déjà créé. Quand on parle de création, on parle souvent d’art, et peu de projets créatifs, peu d’êtres, pour certain être créatif c’est survivre. Le mot créativité peut sortir de l’art. La création dépasse largement le champ de l’écriture, aller au marché, c’est déjà faire acte de création.

 

Chloé Cnl

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